Une étude est citée partout pour déconseiller les ruches en ville. Elle a été menée dans une garrigue protégée, sur deux printemps. Et elle dit autre chose que ce qu’on lui fait dire.
Ce que tout le monde cite
Le raisonnement est devenu un réflexe : il y aurait trop de ruches en ville, l’abeille domestique concurrencerait les pollinisateurs sauvages, et installer une ruche au nom de la biodiversité serait donc un contresens. Les chiffres circulent avec : une abondance d’abeilles sauvages réduite de moitié à moins de 900 mètres d’un rucher, une recommandation d’espacer les ruchers de 2,5 kilomètres, une densité parisienne d’une quinzaine de ruches au kilomètre carré.
Ces chiffres existent. Ils sont sérieux. Mais presque personne ne dit d’où ils viennent — et c’est là que tout se joue.
Ces chiffres viennent d’une garrigue, pas d’une ville
Ils sont issus des travaux de Mickaël Henry et Guy Rodet, chercheurs de l’INRA à Avignon, menés avec l’ADAPI et le Conservatoire du Littoral sur le massif de la Côte Bleue, au nord-ouest de Marseille. Cinq mille sept cents hectares de garrigue méditerranéenne, dont plus de la moitié en espace naturel protégé. Une soixantaine de sites, environ deux mille butineuses capturées et analysées.
L’étude porte sur les printemps 2015 et 2016. Deux saisons.
Sur ce milieu-là, dans ces conditions-là, les résultats sont solides et je n’ai rien à leur reprocher. Ce que je conteste, c’est le voyage qu’on leur fait faire : prendre des mesures faites dans une garrigue protégée du littoral marseillais et les appliquer telles quelles à un quartier arrosé, planté, entretenu, fleuri de mars à novembre. Ce ne sont pas les mêmes ressources, pas le même calendrier, pas le même monde.
Deux printemps, par ailleurs, c’est peu pour un milieu qui varie autant. Le romarin donne une année et pas la suivante. Je le vois sur mes propres récoltes : il y a quinze ans, je manquais l’acacia une année sur cinq. Aujourd’hui, c’est l’inverse — je le fais une année sur cinq, et je le manque les quatre autres. Ce n’est pas la faute des abeilles. C’est le climat qui a changé, et il faut plus de deux saisons pour le voir.
Ce que l’étude dit aussi, et que personne ne reprend
Il y a dans ces travaux un résultat qu’on ne cite jamais, et qui change pourtant tout le sens de l’affaire. Les chercheurs ont mesuré une concurrence entre abeilles domestiques elles-mêmes : près de 44 % de nectar en moins récolté à proximité d’autres ruchers.
Autrement dit, sur ce site, les abeilles domestiques avaient faim aussi.
Ce n’est donc pas une histoire de domination d’une espèce sur les autres. C’est une histoire de pénurie, et elle frappe tout le monde. Une abeille domestique n’est pas avantagée parce que sa colonie sait stocker : elle a surtout beaucoup plus de bouches à nourrir. Là où il n’y a rien, personne ne s’en sort — ni les solitaires, ni les bourdons, ni les nôtres.
Un rucher immobile, ce n’est pas de l’apiculture
Et c’est ici que le professionnel que je suis n’y reconnaît pas son métier. Pour mesurer, il faut des ruchers qui restent en place pendant toute la durée de l’étude. C’est une nécessité scientifique, je le comprends. Mais aucun apiculteur ne fait ça.
Quand une miellée s’épuise, on ne reste pas. On charge et on part. Pas par vertu : par nécessité économique. Laisser quarante colonies populeuses sur une ressource finie, c’est perdre la récolte et se retrouver à nourrir tout l’hiver des colonies affaiblies. Personne ne le fait deux fois.
L’intérêt de l’apiculteur est donc exactement aligné avec celui du milieu : il ne surcharge pas un site, parce que surcharger un site lui coûte de l’argent. Et le remède qu’il applique tous les ans est précisément celui que les chercheurs recommandent — de la distance, et du mouvement.
À l’inverse, quand la ressource est là, le nombre de colonies n’est pas un problème : c’est ce qui permet de la récolter. En 2010, sur un miellat de sapin en montagne — je ne dirai pas où, on ne donne pas ses emplacements — j’ai monté près de deux cents ruches sur une seule place. Nous avons fait presque cinq tonnes de miel en quatre semaines. C’est le record d’une vie, et il n’aurait pas existé avec dix colonies. Quand la nature donne, il faut être là, et il faut être nombreux. Quand elle ne donne plus, on s’en va.
Et une ville n’est pas une garrigue au mois d’août
Reste la question de fond : y a-t-il de quoi manger en ville ? Beaucoup plus qu’on ne le croit, et pour une raison qu’on oublie toujours — une ville arrose.
Les ronds-points, les jardinières, les massifs municipaux, les jardins de particuliers : tout cela est entretenu et fleurit encore en août, quand la garrigue est grillée depuis six semaines et qu’une plaine de monoculture n’offre plus rien du tout. L’eau, elle aussi, est partout — arrosage, bassins, jusqu’aux gamelles laissées pour les chiens. En pleine canicule, ce n’est pas un détail : c’est ce qui fait tenir une colonie.
Alors non, je ne dirai pas aux entreprises d’avoir peur d’installer des ruches en ville. Il y a déjà des ruches dans quantité de jardins de particuliers, et personne ne les voit : posez une cuillère de miel sur un rebord de fenêtre, vous n’attendrez pas cinq minutes.
Ce que je dirai, en revanche, c’est qu’on ne pose pas une ruche sur une intuition. On regarde ce qui fleurit autour, sur quelle période, et combien de ruchers sont déjà installés dans le secteur. Un apiculteur voit ça en marchant. Et derrière, les analyses de pollen disent ce que les abeilles ont réellement butiné — pas ce qu’on avait supposé.
La bonne question n’a jamais été « ville ou campagne ». Elle est « qu’est-ce qui fleurit ici, et qui le vérifie ? »
C’est exactement ce travail d’étude préalable que nous menons avant chaque installation, et il est détaillé sur notre page Ruches en entreprise.
« On me cite cette étude à peu près une fois par mois, toujours par quelqu’un qui ne l’a pas lue. Elle est sérieuse, et elle dit une chose vraie : dans une garrigue protégée, sur deux printemps de disette, il n’y a pas assez pour tout le monde — pas même pour mes Apis mellifera.
Ce qu’elle ne dit nulle part, c’est qu’il faudrait renoncer aux ruches en ville. Ça, c’est nous qui l’avons ajouté. Des raccourcis qui coûtent cher à la profession. Parfois j’ai l’impression que dans toute cette histoire de réchauffement climatique, le monstre, c’est notre abeille et notre métier. »
Alexandre Sintes, apiculteur-récoltant — Clos des Sentinelles